La musique chorale occupe une place très particulière dans l’immense répertoire de la musique : sa spécificité repose sur le fait qu’elle naît d’un texte ; en ce sens, elle doit être en adéquation totale avec lui. Il paraît peu probable de réaliser un chef d’œuvre en greffant des paroles sur une musique préexistante ; imaginez les « Quatre saisons » ou le « Boléro » affublés de paroles …
Considérons en premier lieu la genèse d’une œuvre chorale. En règle générale, le compositeur choisit un texte qui lui plaît. Ce texte engendre la musique par le sens profond de son contenu ; le choix du mode, majeur ou mineur, de la mesure ainsi que du tempo se fait essentiellement en fonction du message transmis par le texte. Mais le texte engendre aussi la musique par son rythme en fonction des accents toniques des mots ainsi que de leur place dans la phrase. L’adéquation de la musique au texte en fonction du rythme rend hélas les adaptations françaises d’œuvres en langues étrangères souvent décevantes, voire irrecevables. Soit dit en passant, on peut imaginer la difficulté de réaliser un hymne national qui desserve au mieux trois langues …
Ces différents aspects sont essentiels dans l’interprétation d’œuvres destinées à un chœur. Pour le directeur et ses chanteurs, aborder un texte signifie tout d’abord en saisir pleinement le sens. Cela doit se voir dans l’expression du visage, dans l’attitude corporelle : la jubilation, la mélancolie, la supplication ou le désespoir ne s’expriment pas de la même façon. Ce travail d’appréhension du texte est bien évidemment nécessaire pour les pièces de langue étrangère sur la base d’une traduction précise avec la meilleure maîtrise possible de la prononciation.
Afin de faire mieux comprendre le texte, le directeur peut demander aux chanteurs de le faire vivre en le déclamant, tout en goûtant à la musique des mots, à la rondeur des voyelles et au ciselé des consonnes. A la compréhension du texte s’ajoute ainsi le plaisir « gustatif » de la déclamation, même si la démarche n’est pas toujours aisée au sein d’un groupe. L’effet d’ensemble d’une déclamation risque parfois de paraître plat car beaucoup de chanteurs sont a priori allergiques à l’état de poésie et se retranchent derrière l’autre pour ne pas se dévoiler. Certains prétendent même que l’on n’est pas là pour faire du théâtre. L’exercice est pourtant essentiel !
Afin de susciter la prise de conscience de l’importance du texte, pourquoi ne pas tenter de temps à autre une expérience originale, par exemple l’exécution sans paroles d’une pièce que l’on maîtrise bien ? On s’efforce ainsi de faire vivre la musique par d’autres biais que les mots ; on peut aussi travailler une vraie pièce sans paroles, soit une transcription d’une œuvre instrumentale (chose rare dans le répertoire choral), soit une pièce composée de la sorte (par exemple le Rondou-Bambo d’André Ducret).
Chanter sans texte oblige l’exécutant à dévoiler ses qualités de musicien et permet notamment de remettre en valeur l’accompagnement bouche fermée d’un solo, où chaque exécutant doit participer entièrement à l’expression du texte du soliste …
Paradoxalement le « sans paroles » fait surtout goûter au plaisir de la redécouverte du texte sans lequel la musique chorale serait si peu de chose !
Elisabeth Gillioz |